16.06.2008

Objets jumeaux (by Anne Chiboum)

Une nouvelle contribution d'Anne

 

J’aime bien, comme un signe de connivence, avoir un « objet jumeau » avec des gens dont je suis proche.

 

C’est d’ailleurs un tic familial : ma grand-mère nous avait offert, à ma tante et moi, un dessous de plat (immonde) identique à l’un des siens. Résultats des courses, j’ai un truc en fonte avec un coq dessus qui traîne depuis des années et que je suis incapable de jeter-donner-recycler.

 

Mon père et sa sœur ma tante ont un cendrier identique, très beau d’ailleurs, en cristal avec une forme étrange (de la kryptonite, prétendent certains. Mais en plus sobre.). Ces dernières années, heureusement qu’un océan les séparent, ils en seraient plutôt à se balancer des objets contondants à la tête, mais en tout cas c’était quelque chose de délibéré, quand ils l’ont fait.

 

Il y a une histoire de tableau aussi, une espèce de pastiche de Mondrian, nommé « Pique Nique au bord de la Meuse en 1820 », qu’on avait bidouillé avec papa en sortant de la Fondation Maeght et qui a fait des petits (offert avec notice de montage « Ikea-like » à une bande d’amis artistes qui en sont encore un peu… étonnés, disons).

 

A propos de papa, et pour en revenir au coq, il m’en a offert un magnifique, pour mes trente ans, qui trône sur une étagère. Et lui il a son petit frère sur la terrasse. Ils ne sont pas identiques mais se ressemblent beaucoup, viennent de la même main comme nous sommes de la même famille, j’adore.

 

Je devais avoir un objet jumeau fabriqué de mes mains avec quelqu’un que j’aime beaucoup. Le sort en a décidé autrement puisqu’une autre que j’aime beaucoup est tombée amoureuse de mon exemplaire, et que je le lui ai offert… sans regrets, d’ailleurs. Mais du coup, à écrire ces mots, je songe qu’il faut que je réactive mon projet de gémellité matérielle à installer quelque part, dans un coin.

 

Si j’aime ces objets jumeaux, c’est parce que je sais que si mon œil se pose dessus, j’ai immédiatement la tête et le cœur emplis de tendresse, d’images de bons moments, de mots simples et essentiels. Bien sûr, tout ça, on peut le faire autrement, c’est juste un petit plus, poétique parfois, incongru, de temps en temps, à la somme des petites choses qui nous lient à quelqu’un.

 

D’autres n’y voient qu’un bazar encombrant de plus, tant pis pour eux.

10.06.2008

Peluches

Quand j’étais petit, j’étais très peluches. J’avais ma peluche fétiche qui dormait toujours avec moi, mais aussi toute une ménagerie qui peuplait qui mon lit, qui ma chambre selon une occupation géographique de l’espace qui ne devait que fort peu de choses au hasard. Cette faune bigarrée restait dans ma chambre, sauf lors de nos migrations estivales durant lesquelles mon fidèle compagnon m’accompagnait. Le temps passait, mais je ne me séparait pas pour autant de mes peluches, sans éprouver de honte par rapport au fait de dormir avec, mais sans le crier sur les toits non plus.

Bien des années plus tard, après plusieurs déménagements, il me reste toujours les plus loyaux, une poignée, mes grognards, les derniers vestiges matériels de mon enfance, de celui qui fut moi. Ils sont dans ma chambre, mais ont quitté mon lit depuis bien longtemps.

Maintenant, ce sont mes enfants qui entassent les peluches dans leur lit. Et le flot semble impossible à contenir, la chambre est submergée par des peluches de toutes sortes, des plus classiques nounours à l’ornithorynque en passant par les dinosaures et Super Mario. La diversité est impressionnante, aussi bien en termes de bestiaire que de taille et de texture. En quelques décennies, on a changé de dimension.

Ce qui était un objet intime — on en offrait peu, il en existait peu et leur fonction était de devenir des doudous avant tout — est devenu un objet de grande consommation, qui s’affiche partout, qui n’est plus à destination unique des plus petits. Comme tous les jouets, on en offre un peu tout le temps. Peut-être parce qu’on a une vie sociale plus riche qui nous fait fréquenter plus de monde que nos parents en voyaient — ce qui multiplie les cadeaux — peut-être parce qu’on culpabilise plus de ne pas assez être présents auprès des enfants et qu’on compense du côté matériel ce qu’on sent qu’on n’apporte plus assez sur le plan émotionnel, relationnel.

En devenant des objets communs, banalisés, les peluches ont quitté la sphère intime et colonisent des espaces où nous ne les avions jamais vus auparavant. Même les adultes s’affichent avec des peluches.qui colonisent fréquemment l’habitacle des voitures. Je me bats avec ma fille pour lui faire admettre qu’elle est maintenant un peu grande pour trimballer son doudou partout, mais dans le même temps, elle croise chaque jour des personnes qui se baladent avec leur peluche. Je dois être un peu vieux jeu à considérer que le doudou relève du privé. Encore qu’elle assume mal de s’afficher auprès de ses copains et copines avec sa peluche informe d’avoir trop été aimé.

En tout cas, une chose m’intrigue. On voit depuis quelques années se multiplier des porte-clés peluches, généralement de petits animaux. Ce sont exclusivement des femmes qui les adoptent chez les adultes. Des femmes qui n’ont pas forcément en apparence le profil de l’adulescente. Je me demande pourquoi les femmes manifestent cet attachement à ces micros peluches ? Le doudou est considéré comme un objet transitionnel, de quelle transition ces peluches sont-elles les vecteurs ?

12.05.2008

Doudou (by Anne Chiboum)

Comme je l'annonçais (cf. A propos), ce blog se veut un blog contributif dans lequel tout le monde peut participer en respectant le thème, même si c'est de façon ténue. La première à s'y coller, c'est Anne etje l'en remercie ! Bises !)
 
J’ai peu de souvenirs de ma petite enfance, sûrement sont-ils enfouis dans une zone où je ne sais pas accéder.

Ceux qui me restent sont des déchirures. L’une d’entre elle au sens propre.

J’avais un doudou, comme beaucoup d’enfants de parents qui ont lu Dolto. Mon doudou, c’était une couche en tissus. Comme tous les mômes des générations d’avant la pampers moderne, sans doute.

Mon doudou, il était crade, il sentait mauvais, mais c’est comme ça que je l’aimais. Maman devait lutter pour me l’arracher de temps à autres et le passer à la machine (après tout, à quoi ça sert de tout stériliser si c’est pour laisser les bébés s’attacher à n’importe quelle serpillère crasseuse ?).

Un jour, et j’en viens à mon souvenir, elle l’a lavé, et d’usure, il s’est déchiré en deux morceaux. Elle a bien sûr tenté de me faire croire que maintenant j’en aurais deux, mais pour me convaincre, elle aurait dû commencer beaucoup plus tôt.

Je me souviens de ma colère, de ma rage, de ma déception ce jour- là, quand on m’a apporté un doudou qui n’était plus lui-même. Sensation d’abandon, mon pote doudou n’était plus.

Evidemment, quand je suis devenue maman, c’est l’une des premières choses auxquelles j’ai pensé. Et j’ai fait le plein de doudous identiques pour ma fille, je l’ai habituée à les laver régulièrement, qu’elle s’attache aussi un peu à l’odeur de la lessive.

Dans tous les cadeaux qu’on a reçus, je me suis rendu compte que la couche en tissus existait encore, puisqu’il y en avait un nombre certain, agrémentées certes de jolies broderies, mais des couches en tissus quand même.

Ma fille n’en a jamais utilisé la moindre comme doudou, mais elles lui ont servi à éponger des bavouilles variées et plus ou moins odoriférantes.

En les lavant, je pestais sur la place que ça prenait, jusqu’à ce que mes doigts rencontrent un morceau d’étoffe au fond de la machine. Avant de la sortir, j’ai cru un instant que doudou, mon doudou, était ressuscité du fond des âges. Le même toucher, exactement. C’est ma mémoire sensorielle qui me l’a dit, et c’était tellement puissant et venu de loin que je n’ai aucun doute sur sa reconnaissance. Et pendant quelques secondes, je me suis sentie étonnamment bien, à l’abri, protégée, dans une sorte de bulle de bien-être inattaquable et complètement irrationnelle.

Et puis je l’ai sorti, il y avait un ourson dessus, une fleur, enfin rien à voir pour le look avec mon doudou uni blanc sale. Mais la puissance du souvenir qui s’est manifesté par le bout de mes doigts m’a consolée d’une chose : peut-être qu’on a l’air d’oublier, entre enfant et âge adulte, nos toutes premières années. Mais il reste des sédiments qui ne demandent qu’à se ranimer. Tout est là, à portée de main. Même si on ne s’en rend pas compte.